
LA CAMIONNETTE DU BONHEUR
C’était le 6 septembre 2000, une semaine après avoir fait connaissance par l’intermédiaire du site Mazal Tov.net, notre deuxième soirée ensemble au Mao Tzour, un restaurant chinois à Montmartre qui n’a pas tenu aussi longtemps que nous. Tu m’avais raconté la veille l’histoire des auto-écoles dans lesquelles tu avais travaillé et ça m’avait inspiré un petit texte que je n’ai d’ailleurs pas terminé complètement.
Je roulais tranquillement sur une petite route départementale, confortablement installé dans ma petite camionnette, mes 2 précieux colis étaient bien arrimés derrière moi. C’était une livraison assez inhabituelle pour une nouvelle cliente, madame Lavie, qui m’avait bien fait comprendre à quel point elle était difficile. Il fallait que les produits soient parfaits car elle allait leur faire subir des tests impitoyables.
Madame Lavie était très belle et très agréable mais aussi très difficile et exigeante. J’avais bien pris soin de les préparer avec amour et avec les meilleurs matériaux dont je disposais. Je devais encore passer chez quelques autres fournisseurs pour parfaire et améliorer encore mes deux précieux produits. Je n’étais pas pressé car ils n’avaient que 13 et 16 ans. La livraison définitive était d’ailleurs échelonnée et prévue pour dans quelques années.
Mon ex-femme qui m’accompagnait au début et qui me relayait de temps en temps dans la conduite avait préféré descendre de la voiture. Nous étions de moins en moins d’accord sur la conduite, les trajets et les destinations. Elle m’expliquait que de toutes les façons je ne savais pas conduire et que je n’arriverai nulle part.
Il m’arrivait donc de prendre une auto-stoppeuse pour de brefs trajets. Je l’apercevais de loin et je devinais ses formes et son visage. Les choses se précisaient au fur et à mesure jusqu’au moment où j’arrivais à sa hauteur. Quand elle m’indiquait sa destination je me rendais souvent compte qu’on n’allait pas du tout dans la même direction. Elle descendait continuer son stop et moi, ma route solitaire. Parfois il y avait un malentendu sur la direction ou sur le chemin, probablement que dans l’enthousiasme on s’était mal compris. Elle montait dans ma camionnette et après s’en être rendu compte quelques temps plus tard, elle descendait pour chercher une autre voiture et moi une autre compagne.
Je trouvais que cela était quand même plus sympa de faire le trajet à deux et je cherchais régulièrement des moyens pour trouver une compagne qui ferait un bout de chemin avec moi. C’est ainsi que j’ai découvert sur internet, un service dont le but était de mettre en contact des gens qui voulaient faire un bout de parcours ensemble. Le service concerné s’appelait Mazal Tov. Il permettait de dévoiler ma route passée, les chemins que j’envisageais d’emprunter à l’avenir et il proposait à d’éventuelles candidates de m’accompagner. C’est là que nos routes se sont croisées. Notre passé et notre présent avaient beaucoup de points communs.
Nos aspirations pour l’avenir se ressemblaient. Elle avait aussi la même livraison à faire à madame Lavie même si ses produits étaient déjà plus proches de leur état final : 19 et 17 ans. Nous nous sommes donnés rendez-vous à la sortie du métro Église de Pantin. Elle avait l’air gaie et optimiste. Elle était souriante et je me demandais de quoi elle avait l’air. Au fur et à mesure que je me rapprochais d’elle, je la découvrais. Je la trouvais jolie. Je lui proposais de commencer par dîner ensemble. Là, nous avons discuté de tout et de rien, de notre camionnette respective et de son contenu. J’ai pu me rendre compte combien sa camionnette avait roulé et dans quel état elle était. J’ai passé une bonne soirée. J’étais prêt à la prendre en stop pour mon prochain parcours.
« 19 ans plus tard, voici la saison 2. »
Et c’est ainsi que Dany a accepté de monter dans ma camionnette.
Nous avons alors entamé notre balade sur les chemins escarpés et tortueux de la vie passée, ses joies et ses peines. Nous découvrions petit à petit une grande ressemblance dans nos parcours et une compatibilité encourageante. Le premier obstacle prévisible et incontournable s’est alors présenté à nous. Le déballage, l’ouverture et l’examen du contenu de nos paquets respectifs, les possibilités de compatibilité entre eux et de chacun d’entre eux avec chacun de nous.
Ils semblaient aussi pressés et curieux de se connaître entre eux que de connaître celui et celle dont ils avaient soupçonné puis deviné l’existence depuis quelques semaines. Les devoirs avaient été bien préparés. Les acteurs principaux et les seconds rôles étaient d’un bon niveau et prêts à tout mettre en œuvre pour nous aider à franchir cet obstacle. C’est ainsi que la dernière étape importante dans l’interpénétration de nos vies respectives fut franchie avec succès 50 jours plus tard, le 24 octobre 2000.
Le succès ayant largement dépassé nos espoirs, il a vite fallu envisager d’intégrer tous les paquets dans la même camionnette. Mes deux paquets, qui utilisaient chacun une des deux banquettes, proposèrent de se serrer sur la même afin de faire de la place à ceux de Dan sur la deuxième. La camionnette était désormais prête pour affronter toutes les routes et tous les climats au point que, deux semaines plus tard, Dan écrivait :
« En ce qui concerne les enfants, je n’en reviens pas j’ai l’impression que nous nous connaissons depuis une éternité. Ils sont adorables et j’ai surtout l’impression qu’ils le font sans effort. »
Depuis, la route n’a pas toujours été droite. Il a fallu parfois habilement jouer de l’accélérateur et du frein. Mais aujourd’hui, 19 ans après être montée à mes côtés avec tes « paquets » pour un départ plein d’espoirs vers l’inconnu, notre camionnette a bien tenu la route. Nous continuons à rouler et progresser ensemble.
On a roulé ensemble vers la mer et la montagne où tu as même pris tes premiers et derniers cours de ski. On a eu de nombreux moments de bonheur dans notre TAIEB Tower à Livry-Gargan, dont notre mariage dans le jardin, mais aussi la légendaire bar mitsva de Jérémy et les fiançailles de Mickael. On s’est envolé vers Israël des dizaines de fois, mais aussi vers l’Espagne, la Suisse, les États-Unis, la Hongrie, l’Italie, la Bulgarie, la Biélorussie, le Salvador, le Mexique, le Panama, Hong Kong, l’Australie, mais aussi pour des moments plus difficiles en Pologne, à Auschwitz. On a vogué en croisière dans les Caraïbes.
On a détruit des cloisons et des appartements et reconstruit d’autres. On a même construit une maison complète sur le toit. On a vidé et vendu des appartements, on en a acheté, rénové et fait construire d’autres. On a déplacé définitivement la camionnette en Israël. On s’est enfin installés dans la magnifique ville d’Ashdod où nous coulons des jours heureux depuis plus de 10 ans.
Mais notre plus belle réussite reste quand même les livraisons de nos « paquets » à Madame Lavie. Notre projet initial, il y a 19 ans, de passer chez quelques fournisseurs pour parfaire et améliorer nos précieux produits, Mickael, Jonathan, Charlie et Benjamin, pour le Bac, les études supérieures, l’Alyah et l’armée, a superbement été réalisé. Nos quatre paquets ont aujourd’hui quitté la camionnette et trois d’entre eux ont, à leur tour, trouvé la leur et une auto-stoppeuse de choix pour les accompagner. Benjamin hésite encore et ne rate aucun salon de « l’automobile » pour essayer de trouver le modèle qui lui conviendra. Il a une préférence pour les modèles récents avec une belle carrosserie et un bon moteur si possible avec pas trop de kilomètres au compteur.
Ils nous ont donné 8 magnifiques nouveaux petits « paquets » : Eden, Roman, Shani, Adam, Yaïr, Liam, Romy et Adèle, qui nous ont fait oublier, chacun à son tour, comment était le monde avant leur venue, confirmant la justesse de la décision que tu avais prise il y a 19 ans de monter dans ma camionnette.
Aujourd’hui, tu as déjà pris un bel acompte sur ta retraite, même si officiellement elle ne débute qu’aujourd’hui, jour de ton anniversaire de 62 ans. Pourquoi 62 ? Parce que 62, c’est l’équivalent de סב qui signifie grand-père en hébreu. Et pourquoi pas grand-mère, vous demandez-vous ? Parce que Savta donne 467, et ça ! Même Macron, avec son niveau de popularité actuel, ne pouvait pas repousser l’âge de la retraite à 467 ans.
Être à la retraite, c’est pour beaucoup ne rien avoir à faire et disposer de tout le temps pour le faire. À voir tes nombreuses occupations aujourd’hui, je doute que ce sera ton cas. Macron a bien failli tout faire capoter avec son histoire de date
pivot, âge légal, décompte de trimestres travaillés et durée de cotisation, mais tu as réussi à te glisser parmi les derniers privilégiés pour y parvenir.
Bravo et bienvenue dans la belle vie des retraités. Profitons-en bien !
Souviens-toi que comme le disait Marcel Achard :
« La vie, ce n’est pas sérieux, on y entre sans le demander, on en sort sans savoir où on va, on y reste sans savoir ce qu’on y fait. »
Mais j’ajouterais : Elle est quand même très belle notre vie.
Je te souhaite :
- Un Joyeux anniversaire !!!
- Une bonne année 2020
- Une très bonne et très longue retraite avec des super voyages en compagnie de « nos paquets ».
- Une très bonne santé.
62, c’est aussi 26 à l’envers. Que D. nous aide.
Bienvenue aux nouveaux auto-stoppeurs.
Accrochez vos ceintures !!!
En route pour le bonheur !!!
Et surtout !! L’histoire continue…
ATTENTION AU DÉPART !!!!!